Carrière : « Je n’ai même pas fait de contre-proposition à Aulas »

SOUS L’HORLOGE. Quand Éric Carrière se lève au beau milieu d’un entretien pour expliquer un mouvement – forcément – collectif en vous prenant à partie, vous vous dites que footballeur c’est peut-être pas encore foutu. En fait, si. Alors vous vous contentez d’écouter. Et c’est déjà vachement bien.

(La deuxième partie)

 

Olympique Lyonnais

« J’ai adoré cette époque, (…) avec Laigle, Delmotte, Laville, Foé, Violeau, Greg, Sonny, Deflandre. On avait une belle bande de potes, on jouait à la coinche… » (Photo Le Libéro Lyon – Jérémy Laugier)

« Vous connaissez Éric Carrière ? – Oui, c’est mon patron ! » La serveuse de la Taverne des Halles nous fait découvrir la nouvelle vie de l’ancien milieu lyonnais (2001-2004) en nous servant un Couvent des Jacobins 2010 de la Maison Louis Jadot… dans un verre « Caves Carrière ». De quoi patienter quinze minutes dans l’un des deux restaurants dijonnais dont le consultant de Canal + est propriétaire. L’un des gabarits les plus anonymes de l’histoire récente de la L1 (1,73m, 63 kg – « 65 aujourd’hui ») débarque, précisant d’emblée : « Par rapport à d’autres joueurs, je n’ai pas une grande mémoire de certains matchs. Je me souviens surtout des émotions. » Pendant deux heures, le quadragénaire va pourtant décortiquer cette carrière débutée sur les terrains de PH du Gers à 18 ans.

« Je n’ai jamais été pris en sport-étude, et c’était logique »

Pourquoi as-tu choisi de finir ta carrière à Dijon (2008-2010 en L2) et d’y rester ensuite ?

L’équilibre familial était la principale raison et le vin s’est greffé là-dessus. Quand je jouais à Lyon, j’avais rencontré Stéphane Ogier qui fait surtout du côte-rôtie à Ampuis. On a sympathisé et c’est un milieu qui me plaît beaucoup. Je suis de la campagne à la base. Et l’attachement à la terre, ils connaissent.

Quelle est ton activité principale aujourd’hui ?

C’était plutôt le vin avant et maintenant c’est consultant. Je suis plus sollicité et plus exposé. J’ai beaucoup de déplacements aujourd’hui. J’aime bien les challenges donc je m’en suis mis plusieurs, avec la restauration notamment. Il faut savoir jongler entre le foot, le vin et la restauration.

Pour démarrer le flashback, explique-nous quelles étaient tes envies à Auch. As-tu cherché à rejoindre un centre de formation ?

Ah oui, on revient bien en arrière là ! Mais c’est intéressant car ceux qui ne m’ont connu que footballeur professionnel ne se rendent pas compte de mon parcours. À 18 ans, à Auch, je jouais en Promotion d’Honneur (7e niveau, ndlr) et je pensais que ce serait le plus haut niveau que j’allais pouvoir atteindre. DHR à la limite car on est monté à ce moment-là. C’était le club de ma ville de 25 000 habitants. J’étais super heureux. Quand le coach m’avait appelé pour être titulaire la première fois, à 18 ans, j’étais fier. J’allais jouer au stade de Tarbes (avec l’accent du sud-ouest).  Cela fait un grand écart depuis. Après la classe foot en 3e, je n’avais pas été pris en sport-étude. J’ai tenté en seconde et en première au lycée du Mirail à Toulouse mais ça n’a pas marché, ce qui était logique.

Car tu avais de mauvaises notes ?

Non, ça s’est plutôt joué sur les qualités athlétiques (sourire). Le lancer du medecine-ball, les cinq enjambées, ce n’était pas trop mon truc, comme la vitesse ou le lancer de poids. En plus, quand j’étais minime ou cadet première année à Auch, je jouais en équipe réserve. Ce n’est qu’en seniors que j’ai pris un peu plus d’ampleur. Et j’ai appris à jouer avec mes qualités. Avec le recul, c’était très bien. Un sport-étude, on se le voyait très gros en étant jeunes, mais c’est le deuxième niveau par rapport au centre de formation. Aucun joueur n’est passé pro en sortant de là dans la région.

« Je me disais que Nantes s’était trompé »

Quel a été ton parcours à la place ?

J’ai eu mon bac et je suis parti à 19 ans faire des études de maths à Toulouse. J’ai eu les deux tiers du Deug et je me voyais prof de maths. J’ai cherché un club là-bas et j’ai rejoint Muret pour jouer en réserve. J’étais remplaçant lors des premiers matchs en DH. Puis j’ai fait un an et demi à ce niveau-là avant de jouer un peu en National. Après un temps d’adaptation, je n’ai plus quitté l’équipe. J’ai commencé à être moins assidu dans les études en évoluant en National.

Comment ton destin a-t-il ensuite basculé pour te conduire vers une carrière de joueur professionnel ?

Après ma deuxième saison à Muret où je dispute la deuxième partie en National, je fais un essai à Caen. Il est plutôt correct mais le club ne me propose qu’un contrat amateur. Je préfère rester à Muret. Nantes, Metz et Toulouse me contactent l’année suivante. Mon essai à Nantes est non concluant, au centre de formation avec Denoueix. Mon rythme n’était que de trois entraînements par semaine à Muret et les dirigeants nantais avaient des doutes au niveau de ma santé. Puis Robert Budzinski est venu plus tard à une rencontre à Muret, plutôt pour voir un pote à moi, Sébastien Poisson. Je me rappelle qu’on gagne ce match 6-0, je fais plusieurs passes décisives. Et Robert me veut.

« Quand tu joues des Auch-Fleurance et qu’un adversaire te dit qu’il va te déboiter, tu le crois ! »

Tes caractéristiques physiques ne posent pas de problème à Nantes ?

Non, ils ne m’en ont même pas parlé. Mais j’ai eu quelques pépins de santé durant mes premières années nantaises. Il a fallu s’adapter au rythme de travail qui n’était pas anodin. J’avais pris l’habitude d’aller au Mc Do et de sortir après le match du samedi soir. Des mecs peuvent le faire en pros mais pas moi. Il a fallu être plus sérieux. Signer en 1995 à Nantes, alors champion, c’était hallucinant pour moi. Je me disais qu’ils s’étaient trompés !

Jean-Marc Chanelet nous confiait  avoir été perdu lors de ses premiers entraînements à Nantes. Qu’en était-il pour toi ?

Les joueurs en place avaient tous la compréhension du jeu collectif. Je suis arrivé assez brut et j’avais déjà 22 ans. Les mecs me regardaient en se disant « Qu’est-ce qu’il fait là, lui ? », ce qui n’était pas illogique. Déjà en arrivant à Muret, les mecs voulaient me choper à l’entraînement car j’étais en concurrence avec le numéro 10 local. Soit tu t’accroches, soit tu t’en vas. Tu te fais accepter si tu es bon et que tu as du répondant. Quand t’as entendu les mecs sur le bord de la touche dire « Allez chope-le ! », tu rigoles quand tu arrives en pros.

Tu as appris à éviter les tacles assassins en amateur ?

Oui, les derbys du Gers, c’était quelque chose. Après mon premier match un peu tendu à Tours en CFA, Raynald Denoueix m’avait félicité pour avoir gardé mon sang froid. Mais quand tu joues des Auch-Fleurance et qu’un adversaire de plus de 30 ans te dit qu’il va te déboiter, tu le crois ! Dans le milieu professionnel, c’est quand même autre chose.

Finalement, seul le fameux jeu à la nantaise pouvait accueillir un joueur comme toi.

Je pense effectivement qu’à Metz ou à Toulouse, ça ne se serait pas bien passé. C’est le club qu’il me fallait. J’y ai beaucoup appris au niveau du jeu. Mon papa m’avait annoncé que ça collerait bien. Par contre, je devais signer stagiaire 2 et 3 et m’entraîner directement avec le groupe professionnel. Mais finalement Coco Suaudeau a considéré qu’il avait trop de joueurs dans le groupe pro. Il a donc fallu que je m’entraîne avec le centre et la réserve. Les deux premières années se sont résumées à une blessure de trois mois, la CFA2, la CFA et quelques apparitions dans le groupe pro la deuxième saison, avec un premier match à Lyon en décembre 1996. Je commence vraiment à jouer en 1997-98 quand Raynald Denoueix reprend l’équipe. Lors de l’intersaison 1998, j’ai commencé à être plus sérieux au niveau de la diététique, des étirements et j’ai eu la chance de rencontrer un faciathérapeute, Stéphane Renaud, que je voyais ensuite toutes les semaines.

Olympique Lyonnais

Beaucoup d’entraîneurs rabâchent « Ne perds pas le ballon ». Denoueix nous disait : « On va perdre le ballon. Comment va-t-on faire pour le récupérer ? » (Photo Le Libéro Lyon – Jérémy

« Toujours celui qui courait le moins vite et sautait le moins haut »

Une rencontre pour le moins déterminante…

Après deux entraînements, je me suis fait une tendinite au tendon rotulien. Le médecin du club m’a orienté vers ce faciathérapeute (qui s’occupe toujours de Florent Malouda et Didier Drogba). Alors que tout le monde me parlait d’une opération, il m’a annoncé que je pourrais reprendre l’entraînement deux jours plus tard. Je suis cartésien mais j’ai constaté que ça avait fonctionné. Je n’étais plus blessé ensuite et j’ai disputé tous les matchs. Quand tu n’es plus blessé, ça change la donne, tu es en confiance sur le terrain. Dans tous les groupes où j’ai évolué, j’étais le joueur qui courait le moins vite et sautait le moins haut et je me retrouve élu meilleur joueur du championnat (2001), je me dis que c’est quand même lié à ma manière de bosser avec des gens extérieurs au club comme lui.

Entre deux Coupes de France (1999 et 2000) et le titre de champion 2000-2001, sentais-tu ce FC Nantes-là irrésistible ?

Il ne faut pas oublier qu’on a failli descendre en fin de saison 1999-2000. Il a fallu gagner nos deux derniers matchs pour nous maintenir et on bat Calais en finale de Coupe (2-1) à l’arrach’ de chez l’arrach’ ! On venait juste de se sauver et on perd contre Lens (0-2) pour l’ouverture de la saison suivante. L’Équipe fait un article sur le petit gabarit de tous nos joueurs offensifs (Monterrubio, Vahirua, Da Rocha, Ziani, Carrière) avant qu’on aille chez le champion sortant, Monaco. Ça nous a un peu piqués et on a gagné (5-2). On était quasiment relégables à la 10e journée quand même cette année, après avoir pris 0-5 face au Bordeaux (triplé de Pauleta pour son premier match). Pour ma 100e en L1…

« Ne t’inquiète pas, je vais les mettre tes 80 millions »

Pourquoi cet été 2001 a-t-il été si compliqué à gérer pour toi ?

Déjà, ma façon de fonctionner avec le faciathérapeute dérangeait à Nantes. Ce que je ne peux toujours pas comprendre car je ne me suis jamais caché. C’est un élément qui m’a posé beaucoup de problèmes. J’étais simplement comme un bon élève prenant des cours particuliers. J’avais une grosse pression car dans ce contexte, on m’aurait reproché une blessure ou une méforme. Lyon me contacte et c’est le club qui montait, où j’avais envie d’aller. Je ne pense même pas avoir fait de contre-proposition au contrat que me présentait Aulas.

Mais Nantes n’était pas vraiment d’accord…

C’était mon premier transfert et j’ai découvert comment ça se passait. Nantes venait d’être repris par la Socpresse et ne voulait pas me lâcher à moins de 80 millions de francs. C’était tendu car Lyon s’arrêtait à 70 millions. Voyant les tractations bloquées, j’ai fait une erreur en annonçant dans la presse que j’étais à 100% nantais pour cette saison. C’était vrai à ce moment-là mais Lyon est revenu à la charge quand Dhorasoo est parti à Bordeaux. Au dernier moment, Aulas m’a dit : « Ne t’inquiète pas, je vais les mettre tes 80 millions. » Ce n’était pas évident à gérer mais ça va, on n’est pas non plus des esclaves.

Tu arrives le même été qu’un certain Juninho. Que te dis-tu en le découvrant ?

Il n’était pas impressionnant au début car il jouait sur un côté. On est pareil tous les deux, on a besoin de toucher le ballon et parfois avec Jacques Santini, il était à droite et moi à gauche. Il a commencé à être au top quand il est passé en numéro 6. J’ai vu sa montée en puissance, y compris au niveau de ses coups francs. Il n’était pas très performant la première saison et après, c’était danger systématique.

Avec Juninho et Dhorasoo, « on aurait dû faire mieux »

Comment se passait ta cohabitation au milieu avec lui et Vikash Dhorasoo quand celui-ci est revenu à l’OL en 2002 ?

On était en concurrence mais parfois on jouait tous les trois ensemble avec Vikash devant la défense, Juni sur un côté et moi en numéro 10.

Ce milieu composé de trois créateurs était quasiment révolutionnaire. Avais-tu alors une sensation de maîtrise technique totale ?

On aurait dû mieux faire. Ce qu’ont réalisé les joueurs de Barcelone pendant des années et ce que sont en train de faire les Parisiens, on aurait pu mieux le faire. L’OL l’a d’ailleurs mieux fait après avec Essien et Diarra qui étaient plus physiques mais aussi de sacrés manieurs de ballon, puis avec Tiago aussi. Il aurait fallu avoir la possession de balle grâce à ce milieu à trois. Il n’y avait pas cette recherche d’échanges entre nous, même à outrance comme peut le faire Paris en ce moment. Ce n’était globalement pas la vision des coachs. On entendait à l’époque parler de « passes inutiles ». Ça me faisait bondir car ces passes empêchent d’intervenir et font péter un plomb aux défenseurs. J’en parlais avec Zidane, qui enchaînait les passes à un mètre avec Roberto Carlos. Ces passes qui paraissent inutiles sont plus efficaces que le dribble.

Est-ce un grand regret que la mayonnaise n’ait pas mieux pris, avec autant de techniciens alignés ?

On a quand même été champions. Mais c’est une question de vision du jeu et du football. Ça me paraissait plus évident car je venais de Nantes. Là-bas, on ne nous disait jamais qu’il fallait gagner les duels, on cherchait même à tout faire pour les éviter. Beaucoup d’entraîneurs rabâchent « Ne perds pas le ballon » ou « Ne te fais pas éliminer ». Denoueix nous disait : « On va perdre le ballon. Comment va-t-on faire pour le récupérer ? »

« Je n’avais pas la vitesse pour rattraper Sonny et Sidney en attaque »

Quelle était ta relation technique avec Viorel Moldovan dans le Nantes champion en 2001 ?

C’est l’un des joueurs avec qui j’ai préféré jouer. Il était facile à trouver et il comprenait bien mon jeu. J’avais besoin de m’appuyer sur l’attaquant qui me remettait le ballon avant de se projeter devant. Ce n’était pas mon style de toujours mettre des ballons dans la profondeur.

Ton entente avec lui était meilleure que les deux saisons suivantes avec Sonny Anderson à Lyon ?

C’était différent car Sonny avait plus d’arguments. Il était plus fort que Moldovan. Il était capable comme Sidney (Govou) de prendre le ballon et d’y aller tout seul. Je n’avais pas la vitesse pour les rattraper en attaque ! Le jeu nantais, je le retrouvais à Lyon sur un but comme celui de Sonny face à l’Inter Milan (après un une-deux avec Carrière, 3-3 au final). Là, je peux m’exprimer. Mais quand je donne le ballon et que je ne le revois pas parce que le gars est capable d’éliminer deux joueurs, c’est plus compliqué pour moi.

Sonny Anderson était-il le vrai leader de vestiaire à l’OL ?

Bien sûr, vous vous posez vraiment la question (sourire) ? J’ai adoré à cette époque, le côté trentenaires sérieux, très pros des Laigle, Delmotte, Laville, Foé, Violeau, Greg (Coupet), Sonny, Deflandre. On avait une belle bande de potes. On jouait à la coinche, notamment avec Sonny. On faisait des fois deux tables de quatre et une équipe qui attend, ce qui ne m’est jamais plus arrivé en club après. Ça nous arrivait d’aller boire un verre mais c’était sérieux. Les jeunes ne pouvaient pas trop s’écarter de ces exemples. Flo Laville avait du poids à ce niveau-là. Les grands clubs étrangers arrivent d’ailleurs plus que nous à valoriser d’anciens joueurs. Même s’ils ne jouent pas, ils portent l’institution.

Un rôle que pourrait remplir Sidney Govou sur cette deuxième partie de saison de l’OL ?

Bien sûr car il a en plus la légitimité. En France, on pense davantage au fait qu’on n’arrivera pas à revendre un trentenaire.

Propos recueillis par Jérémy Laugier et Pierre Prugneau

La deuxième partie : « On avait un groupe plus proche des gens »

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