L’étrange journée de Jean-Michel

Aulas

REPRISE. La journée de Jean-Michel démarra sur de bonnes bases. Encore au lit, il remarqua que Nasser lui avait envoyé un SMS dans la nuit : il acceptait, finalement, que le PSG participe au tournoi amical organisé en juillet à Lyon. Une très bonne nouvelle, et une surprise. Depuis la première sollicitation de Jean-Michel, et malgré des relances quotidiennes, Nasser n’avait répondu qu’à trois reprises : « lol » une première fois ; « toujours pas XD » une deuxième ; et « Amène le champagne » (rapidement suivi de « Pardon mauvais destinataire ») la veille. Prudent, Jean-Michel demanda confirmation à Nasser, dont la réponse dépassa tous ses espoirs : « C’est OK. Liverpool possiblement intéressé pour égayer une fin de saison sans enjeu pour eux, ça te dirait ? »

Sous la douche, Jean-Michel souriait. Paris et Liverpool, c’était prestigieux. Il faudrait décommander Le Havre et Sedan… En avalant un croissant, Jean-Michel twitta « @l’equipe @rmc @OL heureux de la participation des champions d France et d’Angleterre à notre tournoi au GROUPAMA Stadium ». C’était s’avancer un peu, mais il n’était pas dans son tempérament d’être prudent dans la communication. Aucune question sarcastique, aucune vacherie ne s’imposèrent à son esprit pour conclure le tweet. Presque déçu, il le posta malgré tout et prit place au volant de son auto pour se rendre à l’OL Vallée, le cœur léger. Une fois sur place, il jeta un coup d’œil à son téléphone. Le compte officiel de Liverpool avait liké son tweet matinal : bon signe.

Mieux : une alerte de l’application l’Equipe apparut sur son écran. « Ligue des Champions : vers une nouvelle qualification pour l’OL ? » Le papier, qu’il lut pour une fois attentivement, expliquait que l’UEFA envisageait de qualifier automatiquement pour l’édition 2020/21 toutes les équipes encore engagées dans l’opus 2019/20 et qui ne seraient pas qualifiées via leur championnat. Ceferin estimait en effet que ces clubs étaient « profondément lésés » par l’évolution du format de la compétition, qui ne leur « laissait pas l’opportunité de défendre leurs chances dans des conditions équitables. » « Il me paraît logique de compenser cette anomalie en proposant un accessit pour 2020/21 », concluait le président de l’UEFA.

Extatique, Jean-Michel n’en resta pour autant un moment interdit. Il fouilla fébrilement sa boite mail et retrouva le brouillon d’un communiqué qu’il prévoyait de publier le jour même sur le site officiel de l’OL, dans lequel il exposait des arguments très voisins – voire formulés à l’identique, quasiment au mot près – de ceux de Ceferin, précisément pour réclamer une qualification automatique de l’OL en C1 pour la saison à venir. Stupéfait, il en oublia même de réagir sur Twitter. Il salua distraitement Olivier, l’apiculteur du club, qui évoqua une récolte de miel record, mais Jean-Michel enregistra à peine l’information.

Il reprit ses esprits en assistant à un entrainement enthousiasmant, durant lequel Rudi Garcia proposa une série d’exercices tactiques pointus. Jean-Michel dut se concentrer intensément pour comprendre ce que son coach demandait aux joueurs. Quand un journaliste vint lui demander ce qu’il pensait de la séance, il dut reconnaître « qu’il n’était même pas sûr d’avoir bien tout saisi. » Le correspondant sourit d’un air entendu, et Jean-Michel se rendit compte trop tard qu’il avait répondu en toute sincérité, oubliant d’ajouter un élément de com’ dont il avait le secret. Décidément, cette journée prenait une tournure surprenante…

À la cantine, Jean-Michel s’empara de la presse, et eut un sursaut de plaisir devant la une de la version papier de l’Equipe. Son propre visage s’étalait en pleine page avec ce titre : « Il avait raison ! » Le quotidien retraçait le combat de longue haleine de Jean-Michel en faveur de la reprise du championnat. Il aurait donné beaucoup pour que ce dossier paraisse quelques semaines plus tôt, mais il y a avait quelque chose de presque frustrant à la lecture de ce papier qui justifiait chacune de ses sorties, et qui allait jusqu’à trouver une cohérence presque grossière dans l’ensemble de ses déclarations des quatre derniers mois. Les journalistes osaient des postures que lui-même aurait eu des scrupules à défendre…

Vaguement intrigué, Jean-Michel décida de « tester » son apparente bonne étoile en participant au point presse de Rudi. Il se rendit discrètement au fond de la salle de conférence et constata avec étonnement que la pertinence des questions posées était nettement plus élevée qu’à l’habitude. Rudi lui-même parut décontenancé quand on lui demanda si « Cornet à gauche n’était pas le climax des choix tactiques de sa carrière », puis quand le correspondant local d’un grand média fit remarquer que « la Covid-19 avait cassé la dynamique de Dembélé, qui semblait prendre une nouvelle dimension juste avant la crise sanitaire, grâce à une gestion audacieuse de son temps de jeu. » Fait inédit, l’assistance conclut la séance en applaudissant l’ultime tirade du technicien lyonnais (« Si on est sérieux et bien préparés, on saura répondre présents pour la finale de la Coupe de la Ligue »).

Jean-Michel commença à sentir comme un vague malaise, quelque part… Le phénomène s’amplifia quand Gérard Houiller vint lui annoncer que Kylian Mbappé risquait de manquer les finales des coupes nationales (entorse de la cheville), puis que Crystal Palace était prêt à lâcher Mamadou Sakho pour moins que prévu : « Un petit 10 M€ et il est à nous. Ah ! J’ai aussi relancé la piste Cabella. Beau joueur, il a disputé la coupe du monde 2014, hein ! » C’était presque trop facile. Jean-Michel connaissait la vie, le monde des affaires. Ça puait. La tuile n’allait pas tarder. Mais il saurait quoi faire. Il se sentait indestructible. Pour ne pas se ramollir, il avait son petit secret.

Même les bons jours, son réseau social préféré n’avait jamais manqué de lui offrir un défouloir de qualité. Les points presse de Rudi étaient toujours un solide point de départ pour faire sortir du bois les détracteurs de l’institution. Jean-Michel fut presque soulagé de voir le dénommé Eddy Fleck, tristement prévisible, critiquer son coach. Enfin quelque chose de normal, enfin une occasion de se montrer. « Vs n’êtes pas raisonnable et tellment négatif ds votre recherche d notoriété. Le club et Rudi et son staff travaillent bien. Et vous ? » Avec une satisfaction sauvage, Jean-Michel s’apprêtait à publier quand il se rendit compte qu’une double négation lui avait échappé dans le tweet de Fleck, qui portait de fait un jugement positif sur Garcia.

Déboussolé, il fit dérouler son fil Twitter pour constater que l’ensemble des influenceurs habituellement critiques envers l’OL se montraient, cette fois, plutôt positifs. Après un dernier check sur le compte de Serious Charly (« À un moment donné, il faut aussi laisser à Garcia l’occasion de préparer une saison et un mercato avant d’être systématiquement dans la critique »), Jean-Michel eut un geste de dégoût et laissa tomber son téléphone au sol, avec un sentiment inexplicablement effrayant, comme s’il s’était agi d’un animal fidèle soudain devenu agressif. Jean-Michel prit le volant de son auto et se laissa porter par la rocade est, suivant un itinéraire au hasard, décontenancé. Dans l’autoradio, c’était l’heure de l’Afterfoot sur RMC. Il était bien sûr question de la possible décision de l’UEFA de réintégrer l’OL à la prochaine Ligue des Champions.

Jean-Michel se gara sur le bas-côté et dégaina son téléphone, tapant préventivement le 32 16. Une intervention impromptue dans l’émission pour rabattre le caquet de Riolo, voilà qui ne manquerait de tout remettre à l’endroit. Las : le corrosif chroniqueur ne trouvait rien à redire à la proposition de Ceferin. Pire : il y voyait « une forme de logique » et « une récompense finalement normale pour l’OL », qui voyait là « sa stratégie sportive et économique payer ». Jean-Michel réfléchit à tout allure. Il pouvait appuyer sur Appeler, joindre le standard et demander à intervenir à l’antenne, mais pour quoi dire ? Il bredouilla vaguement des débuts de vociférations, à blanc, sans réussir à formuler la moindre phrase vindicative satisfaisante… Quand il entendit Riolo évoquer les « 23 qualifications européennes d’affilée de l’OL », Jean-Michel renonça. Abattu, il redémarra.

De retour chez lui, les idées noires, il s’assit sur son canapé, légèrement nauséeux. À cet instant, il aurait donné la moitié de son EBITDA pour avoir un contradicteur, une mauvaise nouvelle, n’importe quoi d’autre. « Ahou ! Ahou ! » Son téléphone. Un SMS. Hésitant, tremblant, Jean-Michel osa un œil furtif sur le petit écran. C’était Agnelli. « OK pour ton offre : Aouar contre 50 millions d’euros et Matuidi. » Puis un nouveau message. « J’ai l’impression de ne jamais te l’avoir vraiment dit, mais je suis tellement heureux d’être un club ami de l’OL… » La péripétie de trop. Jean-Michel poussa un long hurlement de détresse et jeta son téléphone de toutes ses forces contre le mur, pulvérisant l’appareil, puis il se mit en boule et se mit à pleurer ce monde sans saveur où toutes les histoires qu’il racontait depuis des années étaient devenues une réalité finalement insupportable.

Eloi Paillol

(Photo Damien LG / OL)

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