Camille Abily : « Si on avait couru plus vite, on n’aurait pas été numéro 10 ! »

Abily

COPINAGE. Vous aimez les numéros 10 ? Vous allez adorer L’Odyssée du 10, plongée historico-tactique dans la mythologie de ce numéro sortie ce jeudi en librairie et dont les auteurs (Raphaël Cosmidis, Philippe Gargov, Christophe Kuchly et Julien Momont) ont notamment interviewé quelques Lyonnais plus ou moins fameux comme Éric Carrière, Mathieu Bodmer, Mathieu Valbuena, Claude Puel ou Rudi Garcia. Et une Lyonnaise vraiment fameuse, Camille Abily, qui a évoqué sa vision du 10 dans cet entretien transmis en exclusivité au Libéro Lyon.

« Contredire l’idée que le 10
aurait disparu »

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« Faire jouer les autres, tout simplement »

Porter ce numéro, c’est évidemment une fierté ! Mais ce n’est pas un numéro facile à porter. Ce que j’aimais d’un point de vue tactique, c’est que c’est le joueur qui fait jouer les autres. C’est un petit peu le chef d’orchestre : c’est lui qui mène le jeu, qui gère le tempo. Même si de nos jours, les numéros 6 ont beaucoup ce rôle-là. Ça a quand même bien évolué et tous les joueurs axiaux ont un rôle prépondérant dans le jeu. C’est ce que j’aimais faire : essayer de toucher beaucoup la ballon, d’organiser les attaques, et surtout faire jouer les autres, tout simplement.

« La joie est la même quand on marque et quand on fait marquer »

J’étais vraiment une joueuse axiale, ça m’est très peu arrivé de jouer excentrée. J’ai quand même joué milieu droit à la Coupe du Monde 2011, même si ce n’était pas mon poste de prédilection et que je rentrais beaucoup à l’intérieur en attendant un dédoublement de la latérale. En revanche j’ai davantage joué en milieu relayeur, qui correspond plus à mon poste. Ça dépendait des coachs. J’ai toujours joué dans des équipes où on avait le ballon, donc mon rôle consistait à bien l’utiliser : essayer de distribuer le jeu, sauf que je le faisais d’un peu plus bas.

Notre longue interview
avec Camille Abily en 2015

Une fille qui me fait un une-deux et passe décisive, c’est tout aussi beau à mes yeux que des passements de jambes pour dribbler trois joueuses.

Ce que j’aimais particulièrement, quand je jouais plus haut, c’était me retrouver dans la surface de réparation et marquer des buts, ou alors faire les dernières passes. La joie est la même quand on marque un but et quand on délivre un bon ballon qui fait marquer une coéquipière. Souvent on me disait que je ne frappais pas assez, que je cherchais à trouver la passe alors que j’aurais pu parfois finir par moi-même. Mais c’est comme ça : pour moi, la passe était tellement importante ! Maintenant je coache les jeunes [interview réalisée avant son intégration au staff de l’équipe première de l’OL], et c’est ce que je leur explique. Pour moi, la technique n’est pas primordiale. Une fille qui me fait un une-deux et passe décisive, c’est tout aussi beau à mes yeux que des passements de jambes pour dribbler trois joueuses. Mais mes jeunes ont encore du mal à comprendre ça. Pour l’instant, elles sont toutes encore dans le geste individuel, alors que ça ne me serait jamais venu à l’esprit.

« Ce que j’essaye de transmettre à mes jeunes, c’est d’être toujours disponible »

Quand on a été joueuse offensive comme moi, on recherche forcément un jeu offensif. Ce que je demande à mes jeunes, c’est beaucoup de disponibilité. C’est aussi ça le rôle d’un numéro 10 : c’est d’être disponible, d’être joignable à chaque fois, pour que le jeu soit plus fluide. C’est ce que j’essaye de transmettre à mes jeunes, surtout celles qui sont milieux de terrain axiales, que ce soit plus bas ou plus haut : être toujours disponible pour être capable de faire jouer les autres, d’aller d’un côté, d’aller de l’autre, d’aller vers l’avant pour donner cette dernière passe. C’est ce que j’essaie de transmettre, mais ce n’est pas toujours évident ! On sent que certains profils chez mes U15 sont déjà dans ce rôle-là, alors que d’autres sont plus dans le déséquilibre individuel.

« On nous a souvent comparées avec Louisa et pourtant on adorait jouer ensemble »

Ce que j’aimais, c’est qu’à partir du moment où je me retrouvais face au jeu, j’avais beaucoup de joueuses qui faisaient des appels et qui me permettaient de faire des passes qui pouvaient déséquilibrer l’adversaire. J’ai beaucoup apprécié jouer avec Lotta Schelin, par exemple, parce qu’elle avait ce sens du déplacement, c’était vraiment facile de la trouver. Elle était tellement toujours bien placée que j’avais juste à lui mettre le ballon dans l’espace au bon moment. J’avais besoin de ces joueuses-là. Ce que j’aimais bien, c’est quand j’arrivais à la trouver entre les deux défenseurs, et qu’elle se retrouvait face au but pour pouvoir finir en une touche. Elle avait cette grande capacité, donc si mon ballon était bien dosé elle pouvait finir en une touche de balle. Et c’est là où on ressent vraiment la fierté d’avoir donné un ballon parfait.

Notre longue interview avec
Lotta Schelin en 2015

Je pense que Louisa était moins tueuse devant le but que moi. Elle marquait, bien sûr, mais j’ai marqué beaucoup de buts de raccrocs dans la surface ; elle, elle était moins dans la surface.

J’ai eu des joueuses derrière moi, comme Saki Kumagai ou Shirley Cruz, qui récupéraient énormément de ballon et qui arrivaient à me la mettre bien entre les lignes pour avoir un temps d’avance. On avait une certaine complicité. J’ai adoré jouer avec ces joueuses-là. Elles me donnaient des ballons idéals pour que je me mette directement face au jeu et pouvoir distribuer. C’est vraiment avec ces deux joueuses que j’ai pris beaucoup de plaisir à jouer. Et Louisa Necib aussi ! On nous a souvent comparées, en disant qu’on était deux numéros 10 et pourtant on adorait jouer ensemble. On avait énormément d’affinités techniques. Notre positionnement sur le terrain dépendait beaucoup des coachs. Bruno Bini, par exemple, voyait Louisa vraiment numéro 10, et moi il me faisait évoluer soit plus sur le côté, soit plus derrière elle. Par contre, Patrice Lair c’était l’inverse ! Moi je me sens plus proche de l’approche de Patrice : je pense que Louisa était moins tueuse devant le but que moi. Elle marquait, bien sûr, mais j’ai marqué beaucoup de buts de raccrocs dans la surface ; elle, elle était moins dans la surface. Quand on jouait avec une seule numéro 9, moi je pouvais tenir ce rôle de 9 et demi, et Louisa jouait un peu plus bas, par exemple avec Shirley Cruz ou Amandine Henry. Elle avait ces qualités techniques qui lui permettaient d’organiser le jeu comme elle a su le faire, mais elle jouait aussi tellement bien en étant plus bas, en touchant encore plus de ballons…

« On ne pouvait pas mettre en avant nos qualités athlétiques »

Je pense qu’on est devenus numéro 10, que nos qualités techniques se sont développées parce que physiquement on n’était pas capables de faire la différence. Pour pouvoir jouer et être à la hauteur, on ne pouvait pas mettre en avant nos qualités athlétiques. Si on avait couru plus vite, on n’aurait pas été numéro 10 ! On a dû mettre en place une intelligence de jeu, et des qualités techniques au-dessus de la moyenne. Et parfois, ça peut d’ailleurs être un problème ! Gérard Prêcheur me disait par exemple que je voyais avant les autres, donc je mettais le bon ballon mais je le perdais parce que ma partenaire n’avait pas compris comme moi. Donc lui me disait que c’était moi qui avait perdu le ballon : même si dans le jeu c’était ce qu’il fallait, si elle n’y était pas ou qu’elle ne le sentait pas, il ne fallait pas lui mettre. Alors que des fois je lui mettais quand même, pour lui faire comprendre : « C’est là que tu dois être ! »

« C’est déjà pas mal ! »

Ce que j’aimais, c’était vraiment d’éliminer l’adversaire grâce à mon contrôle, pour me retrouver face au jeu. Le contrôle orienté, c’était un geste que j’affectionnais tout particulièrement, et que j’ai bossé des heures et des heures parce que j’aimais ça ! J’étais plutôt technique, mais je n’étais pas forcément aussi technique que certaines, à pouvoir éliminer sur un crochet par exemple. C’était davantage sur mes prises de balle que j’éliminais l’adversaire. Et puis, en vieillissant, c’était plus sur l’expérience et le placement. Il y a des numéros 10 qui sont capables de faire des choses magiques, comme Zidane, mais moi c’était plutôt la disponibilité, l’orientation du jeu, et cette capacité à mettre ces bons ballons, cette dernière passe… Et c’est déjà pas mal !

(Photo FFF)

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