Alain Caveglia à l’OL : de Cavégoal au chaos

Caveglia

SOUS L’HORLOGE. Il est 19h30, le samedi 4 mai 2002. Deux heures séparent l’OL de son premier titre de champion. Le club vit la journée la plus importante de son histoire. La France du football est obnubilée par cette finale inédite du championnat et tout Lyon est tourné vers un seul objectif, le sacre. Pourtant un détail, anachronique, n’échappe à personne et provoque des frissons dans les travées de Gerland. Lors de son entrée sur la pelouse pour s’échauffer, Grégory Coupet arbore une veste floquée au nom d’Alain Caveglia.

CavegliaCoupet

Celui-ci vient de jouer, la veille, l’ultime match de sa carrière avec Le Havre. Mais pourquoi la simple évocation du nom de l’ancien capitaine de l’OL suffit-elle à enflammer à ce point les cœurs et les souvenirs ? Revenons sur une relation passionnelle entre un joueur, un club et ses supporters dont le terme a marqué la fin d’une époque. Et un véritable tournant dans l’histoire de l’OL.

OL-Lens : ils racontent
leur 4 mai 2002

« Cavé, c’est l’un des nôtres ! »

Né à Venissieux en 1968, Caveglia fréquente Gerland dès l’enfance. « L’OL, ça reste mon club de cœur. J’y allais tout petit avec mon père et mon frère, puis avec mes potes. » Il intègre ensuite le centre de formation de l’OL en minime deuxième année (13 ans) après avoir joué pour le CORPS de Vénissieux et pour Saint-Priest. Il poursuit donc sa progression aux côtés de Laurent Sevcenko, Pascal Fugier et des autres espoirs lyonnais, mais quitte l’OL pour Gueugnon en 1987 faute de proposition de contrat. Il rejoindra ensuite Sochaux puis Le Havre pour s’y construire une solide carrière de buteur de D2 puis de D1, loin de sa ville.

Il y reviendra neuf ans plus tard, en 1996. Une évidence : après avoir entendu parler de l’intérêt grandissant du directeur sportif de son club formateur Bernard Lacombe, Caveglia informe son agent que sa prochaine destination sera Lyon même si on lui propose le Milan AC. Pour sa première saison professionnelle à l’OL, à 28 ans, il résiste au départ de Guy Stéphan après la déroute à Auxerre et devient, avec Lacombe comme entraîneur, le leader offensif d’une équipe en pleine reconstruction. Il est même désigné capitaine en juin 1997 après le départ de Franck Gava.

« Cavé » va construire sa légende en marquant de son empreinte le fin des années 90 d’un OL en pleine progression (8e en 1997, 6e en 1998 et 3e en 1999). Il inscrit 62 buts en trois ans et participe activement à tous les faits d’arme de cette génération : le 8-0 contre Marseille, la coupe Intertoto 1997, la victoire à San Siro contre l’Inter de Ronaldo, son triplé à Bruges, son 100e but en D1 contre Montpellier et bien sûr cette mémorable soirée contre Bologne en quart de finale retour de la coupe UEFA.

Mais c’est surtout son attitude sur le terrain qui forge sa relation passionnelle avec les supporters de l’OL. Son engagement se confond avec l’enthousiasme des virages. Il incarne parfaitement les attentes de ces tribunes lyonnaises et le sentiment ambiant pourrait se résumer au très entendu à l’époque : « Cavé, c’est l’un des nôtres ! ». Le kop et lui ne font qu’un, il marque puis il court vers le virage Nord pour communier avec Gerland. Cavégoal est adulé !

Un Pathé dans la mare

En 1999, Alain Caveglia est donc l’emblématique capitaine de l’OL. Il fait l’unanimité sur le terrain, dans le club et en tribunes et c’est tout naturellement qu’il pose, aux côtés de Jean-Michel Aulas, Jérôme Seydoux et Bernard Lacombe, pour la photo qui scelle l’accord entre Pathé et son club. Un partenariat qui devrait permettre à l’OL de changer de dimension et d’étoffer, enfin, un palmarès vierge depuis la Coupe de France 1973. Qualifié pour le tour préliminaire de la Ligue des Champions, le club fait des folies et anime le mercato. Il recrute Tony Vairelles, Pierre Laigle et surtout Sonny Anderson. Le tout pour plus de 250 millions de francs, une somme record en France.

D’abord un peu inquiet, Caveglia déclare, une semaine après l’arrivée de la star brésilienne, qu’il est prêt à quitter le club s’il n’y a plus de place pour lui. Il est rassuré par Lacombe, devenu entraîneur, et Jacques Santini, alors directeur technique, qui lui font savoir qu’il est tout à fait possible de le faire jouer en milieu offensif aux côtés de Dhorasoo et derrière Anderson et Vairelles. Le Brésilien, légèrement blessé, ne participe pas aux premiers matchs de préparation, et laisse sa place à Caveglia. Repoussant de quelques semaines un problème que quelques-uns, déjà, pressentent.

Malheureusement, la catastrophe Maribor et l’élimination prématurée de l’OL en C1 vont précipiter le déclenchement de « l’affaire Caveglia ». Les deux confrontations contre les Slovènes, pendant lesquelles Lacombe a empilé les joueurs offensifs pour revenir au score, ont prouvé à tout le monde qu’il sera difficile d’équilibrer l’équipe en alignant le trio Vairelles-Anderson-Caveglia. Et le reversement en coupe de l’UEFA, sans phase de poules à l’époque, n’offre pas les mêmes possibilités de rotation. Dès le mois d’août 1999, la gestion de l’effectif et la prise en compte des egos vont devenir une équation que ni Lacombe ni Aulas ne vont savoir résoudre. Le problème est trop grand et l’OL certainement encore trop petit.

>>> Dalibor Filipović, buteur de Maribor, est évidemment dans notre onze des cauchemars de Gerland

La crise va couver pendant plusieurs semaines. Outre les deux matchs contre Maribor, Caveglia est titulaire contre Montpellier le 31 juillet, à Troyes le 5 août et à Metz le 20 août où il inscrit, à la 90e minute, son dernier but avec l’OL. Il fait partie du onze de départ une dernière fois le 24 octobre contre Nancy. Le reste du temps, il remplace Vairelles ou Dhorasoo pour des bouts de matchs. En novembre la situation empire, Lacombe commence à privilégier de plus en plus souvent Malbranque dans son coaching. Mais l’étincelle qui va mettre le feu aux poudres survient le 10 novembre à Geoffroy-Guichard où, comble de l’humiliation, le coach lyonnais refuse d’offrir quelques minutes de jeu à l’idole qui n’aura donc jamais eu le privilège de jouer un Derby.

La grêve de Troyes aura bien lieu

Le symbole est trop fort d’autant plus qu’il s’ajoute au bilan de la première partie de saison de l’OL tout juste satisfaisant. La gestion du cas Caveglia commence à peser sur le groupe et les résultats s’effritent (nul contre les verts, défaite 3-0 à Bastia, et Monaco qui s’envole au classement). Les promesses non tenues du rutilant mercato associées à une politique commerciale jugée trop ostentatoire (le fameux OL Coiffure, suivi plus tard d’OL Taxis ou OL Conduite…) nourrissent l’incompréhension d’un public habitué à une approche plus familiale.

Car au-délà de sa situation personnelle, Caveglia symbolise un OL « romantique » que beaucoup ne veulent pas voir disparaître au profit des nouvelles ambitions présidentielles. Fin novembre, l’attaquant sort de son silence, prend acte qu’il n’est plus utilisé par son entraîneur et exprime clairement le souhait de partir. Le soutien des supporters ne tarde pas. Pour la réception de Troyes, le virage Nord appelle à la grève des encouragements en première mi-temps et choisit clairement son camp : celui d’Alain Caveglia et de tout ce qu’il représente.

CavegliaTroyes

Le Progrès du 3 décembre 1999

Jamais dans l’histoire du club, l’OL et son public n’ont été autant distants que ce vendredi 3 décembre 1999. Les séquelles de cette soirée expliquent, encore aujourd’hui, les rapports parfois complexes entre les groupes de supporters et certains des plus importants dirigeants du club. Les Lugdunum’s 93 annoncent la couleur dès le début du match. « Si t’es fier d’être Lyonnais sors ton chéquier. Dirigeants, sommes-nous que des clients ? Toujours présents, respectez-nous ! » Puis, partout dans le stade, fleurissent les messages de soutien à Caveglia : « 63 buts et voilà la reconnaissance ? », « Ici ou ailleurs, Cavé toujours dans nos cœurs », « Lacombe, rends-nous Caveglia ! » « Caveglia est éternel ! », « Lacombe ou Cavé, on a choisi »

Pendant tout le match les chants à la gloire de Caveglia alternent avec les demandes de démission de Lacombe. L’ambiance est surréaliste. Quand l’OL obtient un penalty pour égaliser, Gerland réclame son capitaine et Tony Heurtebis repousse la tentative de Sonny Anderson. Caveglia finit par entrer à la 62e alors que le score est de 1-1. Mais le mal est fait. David Linarès est expulsé et chacun veut endosser le rôle du sauveur de la soirée. Ce sera finalement Sladjan Djukic qui mettra tout le monde d’accord en inscrivant un doublé et en offrant une victoire de prestige au promus troyen (1-3). L’OL est sous le choc. Jean-Michel Aulas est furieux et lâche : « Nous avons joué à l’extérieur ! »

AulasTroyes

Conscient que la situation ne peut pas durer, le président tranche et laisse partir Caveglia à Nantes. La décision n’arrange rien dans l’immédiat. Le vestiaire est sonné et reste partagé entre les anciens, proches du capitaine, et les stars version Pathé, troublés par les motivations de ce public finalement si atypique. À terme, les victimes collatérales de cette crise seront nombreuses. À commencer par l’aventure européenne de l’OL. Quatre jours après le traumatisant match contre Troyes et malgré une avance de trois buts, les Lyonnais sombrent à Brême (4-0).

La deuxième partie saison sera marquée par une irrégularité de résultats et l’incapacité de l’OL, qui finira finalement troisième, à rivaliser avec l’AS Monaco. À l’été 2000, Lacombe et Santini échangent leurs postes. Vairelles quitte lui l’OL en janvier 2001 pour rejoindre Bordeaux en prêt. De son côté, Caveglia remporte une coupe de France avec Nantes avant d’achever sa carrière de joueur au Havre, le 3 mai 2002, veille du premier sacre lyonnais.

Après cette rupture douloureuse avec Caveglia, l’OL bascule définitivement dans une nouvelle ère. Il gagne en puissance et affiche fièrement ses ambitions, tout en commençant peut-être à oublier une partie de lui-même. Quelques jours après ce fameux match contre Troyes et pour la première fois, Jean-Michel Aulas évoque par exemple la possibilité de construire un nouveau stade. Mais le président de l’OL comprend aussi que les investissements ne suffiront pas pour grandir, qu’il faudra aussi préserver l’identité de son club et apprendre à choyer ceux qui l’incarnent. La leçon est retenue et le concept « Institution OL» est peut-être né ce soir-là.

phanou herko

One Comment

  1. Kenny

    7 décembre 2019 at 1:34

    Merci pour ce jolie texte.

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